attariq aljadid

Accueil > Français > Ecologie > Chronique de la nature et du quotidien : Les oiseaux de Tunis

Le carnet de notes d’Oedicnème criard

Chronique de la nature et du quotidien : Les oiseaux de Tunis

dimanche 19 octobre 2008

Zinelabidine Benaïssa

(Attariq 11-10-2008)

[vert fonce]Pour peu qu’il soit attentif, le voyageur qui débarque à Tunis ne peut pas être indifférent à ses oiseaux, à ses nuées d’étourneaux sansonnets en hiver, à ses vagues roses de flamants en automne, à ses flèches mouvantes d’oiseaux migrateurs au printemps ou à ses myriades de martinets chamailleurs en été…
[/vert fonce]

Bordée de trois zones humides (le lac de Tunis à l’est, Sebkhat Essijoumi au sud-ouest et Sebkhat Raoued au nord) et bâtie sur des collines, à l’instar de Rome, Tunis est la ville des oiseaux par excellence, et contrairement à une idée reçue, on dénombre de nos jours beaucoup plus d’oiseaux et beaucoup plus d’espèces aviaires dans la ville qu’il y a une trentaine d’années. Grande aigrette Depuis les années 80, certaines espèces ont investi la ville et ont appris à être citadines. J’ai déjà eu l’occasion de vous en parler dans une série d’articles intitulés « une si douce invasion », où j’ai évoqué, entre autres, la spectaculaire expansion de nombreuses espèces, dont l’étourneau unicolore, le bulbul des jardins et la tourterelle turque, qui sont devenus des icônes incontournables du paysage urbain tunisois.

Si je vous ai déjà parlé du faucon crécerelle, devenu commun à Tunis, je n’ai pas encore évoqué, dans mon billet, son grand cousin, l’imposant faucon pèlerin, qui a niché tous les ans à l’hôtel Africa jusqu’à sa rénovation, mais qui ne doit pas être bien loin, puisqu’il m’arrive de le voir en train de chasser en plein centre ville. Il y a largement de quoi faire ses emplettes à Tunis quand on est faucon pèlerin et qu’on est recordbird du monde (390km en piqué, qui dit mieux) : limicoles au lac de Tunis, étourneaux sansonnets et bergeronnettes en hiver, moineaux, étourneaux unicolores et pigeons bisets toute l’année !

D’autres espèces se sont cantonnées dans des habitats très particuliers. Les ornithologues étrangers de visite à Tunis savent qu’il leur faut visiter l’immeuble Touta à El Menzah pour voir le rarissime martinet à croupion blanc, ou alors flâner sur l’avenue Bourguiba pour voir la "dame blanche", la fameuse chouette effraie qui habite la cathédrale de Tunis, et qui, tous les soirs, survole sans un bruit les ficus de l’avenue, ou encore, siroter un café dans la petite île du lac du Belvédère pour observer les fuligules milouin et morillon, ces petits canards plongeurs qui viennent tous les ans de Scandinavie passer l’hiver bien au chaud chez nous.

Au niveau des échangeurs du boulevard du 7-novembre-1987, à l’intersection de l’avenue Tahar-Ben-Achour et à celle de l’avenue du 10-décembre-1948, les bosquets d’acacias qui suivent les pentes abritent en hiver deux imposants dortoirs de bergeronnettes grises, ces petits passereaux à longue queue, les fameuses omi sissi du conte de notre enfance, qui balaient, qui balaient…

Tout se passe comme s’il y avait une corrélation entre l’expansion de la ville et l’expansion et la distribution urbaine de certaines espèces d’oiseaux. Les oiseaux de Tunis semblent se répartir en fonction de l’organisation urbanistique de la ville. Si l’on se promène l’été à Tunis, après l’heure de la sieste, que ce soit dans la médina et ses faubourgs, ou dans la ville européenne, ou même dans les expansions nord et ouest de la ville, on ne peut pas ne pas remarquer la présence bruyante et sympathique des essaims de martinets qui sillonnent le ciel. Ces oiseaux-faucilles, comme on les appelle en Tunisie (boumnijel), sont emblématiques de l’été tunisois, autant que l’odeur du jasmin ou que la musique des fêtes nocturnes. Et si on les observe bien, on se rend compte que les martinets ne survolent pas indifféremment le ciel de la ville, mais qu’ils occupent des "portions" de ciel très précises qui correspondent à des quartiers, à des édifices, à des monuments où ils restent cantonnés : la Kasbah, les aqueducs, certains immeubles du quartier La Fayette, du "Passage", etc. La répartition touche les deux espèces de martinets qui fréquentent la ville, les martinets noirs et les martinets pâles.

Le partage des quartiers est étonnant entre par exemple l’hirondelle de fenêtre (petite hirondelle ayant une bande blanche sur le bas du dos) qu’on ne rencontre guère que dans des zones à immeubles (quels qu’ils soient, anciens ou récents) et l’hirondelle rustique (grande hirondelle à queue fourchue et à gorge rouge) qui préfère les villas et les habitations basses d’une manière générale. Voilà un exemple significatif d’adaptation d’espèces d’oiseaux à un "paysage" urbain qui va leur servir de biotope viable, où ils peuvent trouver de quoi se nourrir, où "loger" et où se reproduire.

Il va de soi qu’à de très rares exceptions près, urbanistes et architectes ne tiennent pas compte du "facteur oiseaux", les conditions optimales de cohabitation étant le fait du hasard et aussi de cette extraordinaire capacité d’adaptation qu’ont certaines espèces d’oiseaux (pas toutes, hélas !). Quand on voit ces tours transparentes, et désespérément lisses, sans une saillie où se reposer, sans ces bas-reliefs du style art déco où "faire sa cour", sans ces arabesques aux volutes infinies où faire son nid, on se dit que, si ça continue, les quartiers nouveaux, diaphanes et high tech, seront inéluctablement des no bird’s lands !

D’ailleurs, à côté de ces espèces opportunistes et dynamiques, il en est d’autres qui régressent, qui s’étiolent, qui quittent la ville, ou qui disparaissent. Tunis était la ville des flamants roses, qui se plaisaient dans les trois grandes zones humides qui l’entourent. Les promoteurs qui ont investi les "berges du lac" avaient un slogan publicitaire dans les années 80 et 90 : "Venez partager le lac avec les flamants roses !". On sait qu’il n’y a jamais eu de partage et que les flamants se sont réfugiés dans la partie sud du lac. Malheureusement pour eux, l’aménagement de cette partie du lac, appelée lac de Radès, a été fatale aux flamants roses, puisque, non seulement la surface du plan d’eau a considérablement été réduite (sur 1600 hectares du lac, il ne reste plus que 700 hectares !), mais en plus cette eau est devenue trop profonde pour les flamants roses, qui, pour la plupart, sont partis ailleurs. D’ailleurs, pendant les travaux de remblai, plusieurs centaines de flamants ont péri englués dans la vase.

Zinelabidine Benaïssa

zaynelabidine@yahoo.fr

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose