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Participez au débat demain jeudi 16 octobre 2008 à 18h au local d’attariq

L’économie et la société tunisiennes face à la crise financière internationale

lundi 13 octobre 2008

Mahmoud Ben Romdhane

(Attariq 11-10-2008)

[vert fonce]A l’heure où nous clôturons ce numéro, en ce jeudi 9 octobre 2008, les informations qui nous parviennent du monde nous donnent l’image d’une descente aux enfers des bourses mondiales malgré une action concertée et déterminée des Etats et des banques centrales mondiales pour sauver le système financier et restaurer la confiance.
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En effet, malgré l’adoption du plan Paulson de sauvetage historique de 700 milliards de dollars promulgué par le Président américain George W. Bush le vendredi 3 octobre, malgré les engagements et les mesures sans précédent prises par différents gouvernements européens pour porter secours à leur système bancaire, y compris par des nationalisations et malgré l’annonce par la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale européenne et par d’autres grands instituts d’émission (Suisse, Canada, Suède) de baisser leurs taux d’intérêt, les principales places boursières ont poursuivi leur chute.

Mercredi 8 octobre, à Paris, le CAC 40 perdait 4,80 pour cent, à Francfort, l’indice Dax perdait 4,68 pour cent, à Londres, le Footsie-100 perdait 4,50 pour cent, à Moscou, les deux Bourses RTS et Micex ont interrompu les échanges 35 minutes après l’ouverture après avoir enregistré des baisses de 11,25 pour cent et de 14,35 pour cent, à Bucarest, les transactions ont été suspendues, à Tokyo, l’indice Nikkei a clôturé sur une chute de 9,38%, la pire depuis le "lundi noir" de 1987. La panique a gagné toute l’Asie : en clôture, Hong Kong a perdu 8,2%, Bangkok 6,88%, Singapour 6,61%, Séoul 5,81%, Sydney 5% et Shanghai 3,04%. A Jakarta, la séance a été suspendue après une chute de plus de 10%. Enfin, la première place mondiale, Wall Street, perdait 2 pour cent après être tombée à son plus bas niveau depuis cinq ans après une chute de 5,11% du Dow Jones et de 5,80% du Nasdaq le jour précédent.

Du coup, les prévisions considérées comme pessimistes qui étaient publiées par le Fonds monétaire international en date du lundi 7 octobre dans son rapport sur les « Perspectives économiques mondiales » apparaissaient réalistes, voire en-deçà des sombres anticipations des agents. Et pourtant, les prévisions de cette institution sont bien graves : pour les Etats-Unis, la croissance projetée du PIB est de 1,6 pour cent en 2008 et de 0,1 pour cent seulement en 2009 ; pour la zone euro, de 1,3 pour cent en 2008 et de 0,2 pour cent l’année prochaine. Le même rapport indique que « l’économie mondiale entre dans un tournant majeur, faisant face au choc financier le plus dangereux sur les marchés financiers développés depuis les années 1930 » et prévenait que « la situation est exceptionnellement incertaine et considérablement susceptible d’entraîner des révisions à la baisse ».

La Tunisie est-elle immunisée contre cette crise mondiale ? Comment anticiper les effets de celle-ci ?

Le gouvernement et les autorités financières de notre pays ont développé, jusqu’à la fin de la semaine dernière, la thèse de l’immunité de notre économie. Ce lundi, toutefois, le Gouverneur de la Banque centrale de Tunisie donnait une communication dans laquelle il annonçait la mise sur pied d’une « Cellule de veille … en vue de suivre de près l’évolution de la situation sur les marchés financiers internationaux et, partant, prendre à temps les décisions qui s’imposent pour la préservation des acquis de l’économie tunisienne ». La principale mesure annoncée consiste à ne pas programmer de sortie sur les marchés financiers internationaux en 2008 et 2009 en raison de la forte remontée des marges de crédits régnant sur les marchés internationaux.

Mesure bien sage, certes, mais qui apparaît bien insignifiante au regard des exigences de la situation. Sans tomber dans l’exagération et le catastrophisme, il importe de bien scruter les horizons et d’anticiper aussi rigoureusement que possible les effets potentiels de la crise financière sur l’économie et la société tunisiennes, même si la santé financière de notre pays s’est quelque peu améliorée récemment (notamment à la faveur de la vente d’une partie du capital de Tunisie Télécom dont le produit a permis, d’une part, de rembourser la partie la plus onéreuse de notre dette et, d’autre part, d’améliorer nos réserves de change). Mais cela est loin de nous prémunir contre une crise grave car la Tunisie est un pays bien fragile.

Les canaux de transmission de la crise financière internationale sur notre économie sont à la fois directs et indirects. Ils ne sont pas tous faciles à prédire parce que nombre d’entre eux relèvent de relations complexes. Ce qui est d’ores et déjà évident, c’est que la crise financière mondiale se traduit déjà et va se traduire par une dépression économique réelle d’une durée de trois ans au moins car, de l’analyse des crises précédentes, les économistes ont appris que les phases de ralentissement économique sont particulièrement sévères et prolongées lorsque les périodes de turbulences financières sont caractérisées par des difficultés dans le secteur bancaire, ce qui est le cas de la présente crise. Ce qui est d’ores et déjà évident pour notre pays, c’est que :

bon an, mal an, nous avons besoin de cinq milliards de dinars d’apports en capital, soit sous forme d’emprunts, soit sous forme d’investissements directs pour faire face à notre déficit courant, à nos sorties de capitaux et équilibrer notre balance des paiements et, ce faisant, maintenir nos réserves en devises. Par les temps à venir, par les temps déjà présents de crise de confiance en l’avenir, ce n’est pas seulement un demi-milliard de dinars (le montant que nous pouvions lever sur les marchés financiers internationaux et dont le Gouverneur de la BCT a annoncé que nous n’y recourrons pas en 2008 et en 2009) dont notre balance des paiements sera privée, mais de bien davantage. Quel est le plan financier alternatif, sachant que nos réserves en devises n’atteignent guère que 9,5 milliards de dinars environ ?

Les prochaines années, nos marchés extérieurs seront déprimés et nos exportations et nos recettes en devises en conséquence. L’Europe, débouché des quatre cinquièmes de nos exportations de biens et de services et source de la quasi-totalité des transferts de revenus de nos travailleurs résidant à l’étranger, étant entrée dans une phase de croissance nulle, nos recettes en devises sont appelées à être confrontées à un choc potentiel pouvant être particulièrement intense : une réduction significative de nos recettes touristiques (3 à 3,5 milliards de dinars aujourd’hui), des transferts de revenus de nos travailleurs (2,2 milliards de dinars aujourd’hui) et de nos exportations de marchandises peut avoir un effet grave (17 à 18 milliards de dinars) ;
les investisseurs étrangers dans les méga-projets immobiliers trouveront un prétexte supplémentaire pour réduire et reporter leurs engagements, arguant de la crise financière et immobilière mondiale ;
nos entreprises, déjà fortement endettées (souvent à court terme) auprès du secteur bancaire, risquent, dans cette perspective, d’être confrontées à des difficultés de remboursement. Notre système bancaire étant lui-même surchargé de crédits non performants, qu’en adviendra-t-il ?

Ce ne sont là que les immédiates et premières interrogations. Elles montrent que, plus qu’une « cellule de veille » ; nous avons besoin d’anticiper les événements et leurs effets ; qu’il nous faut envisager de multiples scénarios et stratégies alternatives. Et, pour ce faire, que tous les acteurs peu ou prou affectés ou potentiellement affectés par cette crise soient associés à l’exercice. Non pas seulement parce qu’ils peuvent éclairer l’analyse, mais parce qu’ils doivent être partie prenante des politiques qui devront être mises en œuvre et des arbitrages qui devront être effectués pour répondre aux défis urgents et nouveaux auxquels notre pays est appelé à être confronté.

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