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Le voyage de M. Sarkozy en Tunisie et le projet d’Union pour la Méditerranée

Des Tunisiens, ici et ailleurs, pour rebâtir ensemble un avenir

dimanche 12 octobre 2008

Nadia Omrane

(Alternatives citoyennes Avril 2008)

Non à une entreprise sécuritaire, oui à la sécurité du quotidien sur la rive Sud

[bleu]« Le passage à niveau lève ses bras rayés

Nous retrouvons en nous nos coeurs dépareillés ».[/bleu]

[vert fonce]Ces vers d’Aragon portent à la métaphore, la fracture qui, en son temps, cassa l’Europe en deux blocs antagonistes, séparés par des montagnes de haine et des torrents de sang. Aujourd’hui que le vieux continent se cicatrise de cette déchirure historique et se recompose en une Union ramassant sur ses franges ses derniers replis, la poésie du chantre d’un humanisme internationaliste, partageux et solidaire, vaut encore pour la ligne de faille qui « dépareille » les deux rives de la Méditerranée. Car le « passage à niveau » ne figure-t-il pas la mise en présence d’économies d’inégales puissances et l’inégal rapport qui s’ensuit entre elle ?[/vert fonce]

Futur président de l’Union européenne M. Sarkozy, chef de l’État français, est ces jours-ci en Tunisie, hôte de notre pays pour la seconde fois depuis son élection.

Sans doute y vient-il renouveler son offre d’Union pour la Méditerranée, projet solitaire annoncé dans son discours d’investiture mais auquel ses partenaires européens semblent avoir du mal à adhérer et qu’ils semblent vouloir ramener à une version light. C’est que bien sûr, les nouveaux entrants élargissant l’Union sur ses marges orientales sont l’objet préférentiel de leurs préoccupations.

Dans la foulée d’un processus de Barcelone moribond, on ne peut considérer qu’avec scepticisme cette nouvelle initiative du président français, voire avec une certaine méfiance, si l’on en croit sa conception étroite, rigoureuse, très sélective, de l’ouverture de la France à l’altérité africaine, quand cette dernière menacerait, selon lui, de s’installer en France.

L’on sait trop, depuis son malheureux discours de Dakar [1], la piètre opinion qu’il se fait de l’aptitude des peuples du Sud à entrer dans l’Histoire, pour croire qu’il puisse envisager une seconde une communauté de destins entre les deux rives !

C’est dans une autre maladresse (volontaire ?), plutôt que dans ses professions de foi, qu’il faut lire le fond de sa pensée. N’a-t-il pas feint en effet, dans sa récente conférence de presse de l’Elysée du 24 avril, de croire, scandalisé, à une présumée prétention de travailleurs clandestins africains à arracher la nationalité française contre des années de service (corvéables) en France, alors que ceux-ci ne réclament qu’un titre de séjour ?

Mais restons dans le verbatim explicitement assumé : le président français, en marquant une fermeture définitive à la revendication turque d’intégration de l’Union européenne, redescend la barre civilisationnelle au-dessus de laquelle le Sud ne doit pas déployer sa tentation du Nord.
À quelle vocation donc, à quel rôle, se trouve-t-il dès lors dévolu en tant que partenaire méridional d’une prophétique union pour la Méditerranée ?

À titre d’exemples

Réuni en colloque par l’EuroMesco et l’Association des études internationales pour imaginer des alternatives au défunt processus de Barcelone [2], l’ensemble des universitaires et (ex-)responsables politiques ne semblait pas convaincu du sacerdoce auquel les acteurs du Sud, gouvernants et ONG, paraissent assignés [3]. Car la lutte contre le terrorisme et l’interdiction de toute immigration clandestine ne sont-elles pas « les deux mamelles » d’une France hélas aujourd’hui moins « mère des arts » que « des armes et des lois » ?

Que sur la rive Sud des gouvernants se portent candidats pour une telle besogne ou que des institutions acceptent des formations et du matériel militaire à cet effet, cela tombe sous le sens ! D’ailleurs, ni les acteurs de la société civile ni les citoyens ne sont associés à de si graves décisions, pas plus qu’ils n’en sont informés. Mais le dossier de la démocratie, des droits de l’homme et des libertés publiques est-il seulement dans les bagages du président Sarkozy ?

Pour leur part, ces mêmes acteurs de la société civile se font une autre idée du partenariat, de la coopération, de leur statut et rôle dans un échange positif, efficace et digne. Principalement, il leur apparaît contraire à leurs valeurs de référence, antinomique de toute conduite souveraine, la fonction de supplétifs des gardes-frontières européens qu’on semble vouloir leur faire endosser contre leurs propres concitoyens que le désespoir jette au péril de leur vie, en pleine mer, sur des chaloupes lourdes de têtes laineuses et de corps bistre, voués aux écueils. Non, ils ne donneront pas la chasse à ces naufragés de toutes les incuries et de toutes les spoliations, pas plus qu’ils ne se feront les complices des centres de rétention !

Quant aux préoccupations sécuritaires légitimes sur les deux rives, il apparaît aux acteurs démocratiques du Sud qu’ils n’ont pas à collaborer avec des modalités de la lutte anti-terroriste dès lors que celle-ci se met en porte-à-faux avec le respect des droits de l’homme. À cette préoccupation tout à fait recevable d’une protection contre les attentats terroristes, la société civile oppose la notion de sécurité du quotidien des citoyens, seul garde-fou contre les dérives de l’islamisme politique.

Ce nouveau paradigme de toute intervention concertée dans une alternative à un processus de Barcelone fut mis en valeur au cours du colloque cité plus haut par Claire Spencer [4], dès lors qu’il s’agit de favoriser prioritairement un réel codéveloppement qui appelle de nouveaux outils de coopération. Est-ce cela que le chef de l’État tunisien a proposé de mettre en oeuvre [5] en identifiant quelques domaines privilégiés de rencontres ?

Claire Spencer, justement, informa qu’au stade où en était l’ébauche de cette Union pour la Méditerranée, des orientations données à l’Elysée par des collaborateurs du président Sarkozy, en marge d’un récent séminaire sur le thème, profilent la mise en réseaux « flexibles », loin des cadres institutionnels, sur des problématiques susceptibles d’ouvrir à des chantiers concrets de formation et développement. Le président de la République tunisienne identifie les questions d’environnement, de biotechnologies, de recherche scientifique qu’on élargira plus globalement à une formation professionnelle et une qualification à l’expertise sur toutes les difficultés du terrain, prioritairement en ce qui concerne les questions agronomiques et de santé publique.

À titre d’exemple, la terrible crise agroalimentaire mondiale incite à la mise en commun des savoirs et des pratiques pour collecter l’information appropriée et projeter des alternatives aux dérives mortifères que les plans d’ajustement structurel, la Banque Mondiale et le FMI ont imposées aux agricultures des pays en voie de développement ou des pays pauvres, détruisant les cultures vivrières et orientant la production vers les cultures d’exportations ou, pire encore, les cultures pour biocarburants. Même l’Union européenne, passant à cette nouvelle énergie, tente d’orienter ses anciennes colonies à servir de grenier à bioéthanol ! Tout récemment, quelques responsables de l’autre rive ne sont-ils pas venus promouvoir une telle dénaturation du projet agricole en Tunisie ?

Sur d’autres questions, la même construction de réseaux d’expertises peut être mise en oeuvre : à titre d’exemple, on citera les droits des femmes à une croisée des chemins au Maghreb. On citera surtout les droits des travailleurs en ces temps de flexibilité de l’emploi, particulièrement précarisés dans les centres d’appels pour lesquels l’Institut français de coopération s’emploie, à grand renfort de publicité dans la presse de Tunisie, à proposer des cours de langue française pour que notre jeunesse aux abois devienne plus rentable aux standards téléphoniques des grandes entreprises françaises ! Humiliante destinée prévue pour nos diplômés dont certains, portés à un très haut niveau de compétences, se voient obligés de s’expatrier, faute de trouver dans leur pays une employabilité à leur hauteur. C’est donc bien une plus grande performance des structures économiques dans le Sud qu’il sera aussi question de promouvoir, au même titre qu’un réel transfert de technologies : voilà ce que nous attendons du Nord, et non pas d’être réduits à lui servir de petites mains « pour sa propre prospérité » ! On citera enfin la question de la maîtrise de l’énergie et de la technologie nucléaire dont le président Sarkozy a certainement quelques contrats dans sa valise, sans que pour autant des éclairages, voire une formation, n’aient été donnés sur la sécurité, le traitement des déchets, etc.

En tout état de cause, il ne nous appartient pas d’en faire l’inventaire ici. Mais nous contribuerons à cette mise en oeuvre qualifiante, réellement participative à une aire solidaire en construction, dont nous partageons les enjeux de démocratie et de développement humain. Si l’on souhaite véritablement, comme le souligne le président de la République tunisienne, que tous les partenaires de cette union pour la Méditerranée soient associés « au même titre », il faut à l’évidence que les acteurs de la société civile tunisienne puissent donner un avis éclairé sur toutes les grandes orientations, spécialement économiques, que les uns ne devraient pas imposer aux autres, sous prétexte qu’entre eux « un passage à niveau lève ses bras rayés ».

Notes

- [1] Voir le texte du discours sur le site de l’Élysée : http://www.elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/interventions/2007/juillet/allocution_a_l_universite_de_dakar.79184.html
- [2] Première réunion préparatoire de la conférence annuelle de l’EuroMesco : « Renforcer les relations euro-méditerranéennes - les dynamiques émergeantes, les problèmes et leur impact potentiel sur le Maghreb ». Tunis, 21-22 avril 2008. Organisée par le secrétariat de l’EuroMesco, en collaboration avec l’Association des études internationales (AEI), avec le soutien de la Commission européenne. Voir

en ligne :

- http://euromesco.com.pt/index.php?option=com_content&task=view&id=809&Itemid=58.
- [3] Voir en particulier sur le site de l’EuroMesco les entretiens avec Ahmed Driss, directeur du Centre des Études Méditerranéennes et Internationales à Tunis, et Dorothée Schmid, chercheuse à l’Institut français des relations internationales à Paris.
- http://euromesco.com.pt/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=82&Itemid=71
- [4] Claire Spencer, Head, Middle East Programme, The Royal Institute of International Affairs (Royaume Uni)
- http://www.chathamhouse.org.uk/about/directory/view/-/id/46/
- [5] Voir l’interview accordée au journal La Presse du 27 avril 2008 :
- http://www.lapresse.tn/index.php?opt=15&categ=1&news=70612

- Nadia Omrane. 29 avril 2008


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