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Classe moyenne et propagande

dimanche 12 octobre 2008

Baccar Ghérib

(Attariq 03-05-2008)

[vert fonce]Dans sa livraison du 24 Avril dernier, le quotidien français Le Monde a publié un article s’interrogeant sur l’état de santé de l’économie tunisienne dont les réalisations tiennent, selon les points de vue, du miracle ou, au contraire, du mirage.
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Deux choses m’ont interpellé à la lecture de cet article : en premier lieu, l’affirmation du ministre du développement et de l’investissement extérieur, M. Nouri Jouini, selon laquelle, loin de s’éroder, la classe moyenne tunisienne ne cesse de croître et englobe, aujourd’hui, 80% de la population ! Et, en second lieu, l’argument invoqué pour justifier un tel chiffre, à savoir que, précisément 80% des tunisiens possèdent leur logement !

Commençons d’abord par l’argument. A le suivre, on aboutit aux conclusions suivantes :
- 1. Les riches, voire très riches (qui possèdent leur logement) appartiennent à la classe moyenne !
- 2. Qu’on possède une villa dans un quartier huppé ou un petit logement dans un quartier populaire, on appartient à la même classe : la classe moyenne !!
- 3. Un ménage qui dispose d’un revenu élevé mais qui n’a pas jugé utile d’acheter un logement n’appartient pas à la classe moyenne. Il appartiendrait alors à la classe défavorisée ?!!

On le voit, ce critère fourre-tout est incongru et ne peut, en aucun cas, être retenu comme un critère objectif d’appartenance ou non à la classe moyenne. Il est – comme le chiffre qui l’accompagne, d’ailleurs – manifestement destiné à l’exportation en vue de frapper l’imagination des médias étrangers, de ceux qui connaissent peu les réalités et les spécificités du pays. Celles-ci résident, notamment, dans la place fondamentale qu’occupe le fait de posséder son logement dans la hiérarchie des priorités – et de la part de dépenses dans le budget – des tunisiens. Ainsi, ces spécificités font en sorte que l’acquisition d’un logement est un domaine où la solidarité inter générationnelle joue à fond. De même, elles sont à l’origine des lourds endettements – et des pires difficultés – des jeunes ménages de la classe moyenne (précisément) en vue d’accéder à la propriété d’un logement !

Ainsi, le critère adéquat pour identifier l’appartenance à une classe sociale – et à la classe moyenne, notamment – reste, jusqu’à preuve du contraire, le niveau du revenu. En France, par exemple, on considère que la classe moyenne est constituée essentiellement des salariés qui gagnent entre 1200 et 1845 euros. Et les travaux, basés sur ce critère, de l’économiste Alain Lipietz ont bien montré l’érosion de la classe moyenne française comme conséquence du passage de l’ordre social-démocrate de la période 1955-1975 à l’ordre libéral qui lui a succédé. Cette érosion de la classe s’obtient, parfois, par l’ascension vers la classe aisée. Mais elle s’obtient, le plus souvent, par le déclassement vers la classe défavorisée.

Et, dans l’attente de l’adoption de critères pertinents et de la publication de chiffres crédibles quant à la répartition du revenu, on ne peut s’empêcher de penser que le même processus a lieu en Tunisie où, depuis plus de vingt ans, on a abandonné un modèle de croissance socialisant basé sur un Etat Providence omniprésent, au profit d’un modèle libéral fondé, au contraire, sur le dogme du désengagement de l’Etat.

Car, une large classe moyenne a été, il est vrai, la caractéristique de la Tunisie des trois premières décennies de l’indépendance. Elle trouvait son origine dans une politique volontariste et efficace dans les secteurs du logement, de la santé et de l’éducation. Ce dernier secteur, promouvant l’idéal méritocratique, jouait un rôle fondamental dans l’ascension sociale d’éléments de classes populaires vers la classe moyenne, voire la classe aisée. Mais ce pacte social a été rompu. On en veut pour preuve, entre autres, le satisfecit récemment délivré par le secrétaire général du parti libéral au Président de la République1 et, comme l’ont montré les travaux de notre congrès, la croissance vertigineuse de la richesse des 1% et des 0,1% les plus riches. Or, une répartition de plus en plus inégalitaire ne consolide pas la classe moyenne. Elle ne peut que l’éroder.

En somme, une large classe moyenne a été la caractéristique de la Tunisie à une période bien déterminée. Elle ne l’est vraisemblablement plus aujourd’hui. Car les raisons de sa croissance ont disparu. Par ailleurs, une classe moyenne représentant 80% de la population tient plus d’une société socialiste égalitaire que d’une société capitaliste. Autrement dit, ce chiffre renvoie moins au réel qu’à l’imaginaire. Mais peut-être qu’à force de le marteler, on finira par y croire ; l’imaginaire jouant dans la politique un rôle loin d’être négligeable. De ce point de vue, il ressortit moins de l’analyse objective que de la propagande ! C’est sans doute là que réside sa vocation.

Baccar Gherib

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