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Notre héros est mort, son combat continue

dimanche 12 octobre 2008

Par Mahmoud Ben Romdhane

[bleu]A l’âge de quatre-vingt-douze ans, après soixante-quatorze ans d’un combat exemplaire, Georges Adda nous a quittés. Par-delà son courage et sa persévérance, son itinéraire est celui d’un homme hors du commun, probablement unique dans l’histoire de notre pays : acteur de premier plan dans la lutte pour l’indépendance ; figure de proue du mouvement démocratique une fois celle-ci acquise. De manière admirable, Georges a engagé le combat sur quatre terrains à la fois : une lutte farouche pour notre indépendance, une solidarité agissante avec les travailleurs et les pauvres, un combat de cinquante ans pour l’instauration de la démocratie, une solidarité internationale avec les opprimés du monde entier, au premier rang le peuple palestinien. Sur chacun de ces terrains, il a été une figure emblématique et a marqué les esprits et l’Histoire.
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Hier encore, il était l’un des derniers combattants pour la libération nationale en vie. Emprisonné ou déporté de 1935 à 1936, de 1940 à 1942 et de 1952 à 1954, Georges était respecté par tous, car dès l’âge de 18 ans, au péril de sa vie, sans relâche, il s’était battu pour que la Tunisie devienne une nation indépendante et que les Tunisiennes et les Tunisiens recouvrent leur dignité.

Son combat de prime jeunesse, il l’avait engagé sur le terrain de la libération sociale avec le Parti communiste dont il est rapidement devenu une figure de premier plan – Secrétaire général adjoint- en juin 1936, dès l’âge de dix-neuf ans et demi. Mais pour Georges, libération sociale et libération nationale étaient inséparables. Il n’acceptait pas de reporter le combat pour l’indépendance et contre le colonialisme au prétexte de faire front contre le fascisme. Et il était encore moins prêt à dénoncer « l’aventurisme néo-destourien » au lendemain des événements du 9 avril 1938.

Le rapport qui sera rédigé par un responsable du Parti communiste français, à l’issue de sa mission en Tunisie en avril-mai 1938, et qui sera adressé à l’Internationale communiste le présentera comme « élément malsain qui ne doit pas réapparaître dans les rangs du Parti » car « jusqu’au bout, (il) n’a cessé de soutenir le néo-Destour, empêchant d’attaquer les chefs sous prétexte que cela pouvait nuire à la réalisation de l’unité d’action....C’est lui qui déclarait que le néo-Destour était un « Parti National révolutionnaire, anti-impérialiste ». Dans le mouvement national, Georges occupe une place à part.

Compagnon de cellule de Bourguiba et des grandes figures de la lutte de libération nationale, il a gardé de ces moments de commune captivité, de commune condition et de camaraderie avec les leaders néo-destouriens des liens indissolubles. Ces liens, ces camaraderies, il s’appliquera à les mobiliser à chaque fois au service de la cause démocratique.

L’indépendance recouvrée, Georges a poursuivi son combat sur un triple terrain : celui de la libération sociale, celui de la démocratie et celui de la solidarité internationale.

Son combat prendra différentes formes, selon le contexte et les circonstances. Il prendra une forme collective pour la constitution de larges coalitions politiques : ainsi en est-il, notamment, du « Mouvement des 150 », créé au lendemain des élections d’avril 1989 pour faire front contre la bipolarisation de la vie politique et offrir une alternative démocratique et progressiste ; ainsi en est-il de l’ « Initiative Démocratique » créée en 2004. Son âge avancé ne lui permet pas d’envisager toutes les formes d’action, mais celles qu’il met en œuvre sont originales et efficaces : il a toujours une touche personnelle qui confère à ce qu’il soutient crédibilité et rayonnement. A chaque fois, il s’évertuera à casser les frontières, à bâtir des ponts avec les destouriens authentiques et les personnalités qui ne font pas partie du « milieu démocratique », y compris celles qui ont été au pouvoir. Il inventera des formes appropriées à leur participation et à leur contribution. Il y réussira souvent, tout en considérant que cela n’est pas assez.

Lorsque la forme collective, qu’il préfère, n’est pas envisageable, il engagera le fer tout seul. Il ira ainsi porter au Palais de Carthage une lettre personnelle au président de la république pour demander la mise en liberté du leader déchu Habib Bourguiba ; dans le cas de la tentative d’assassinat de Riadh Ben Fadhl en date du 23 mai 2000, au lendemain de la publication de son article dans « Le Monde » dans lequel il demandait le passage de relais au sommet de l’Etat, Georges engagera, d’abord, une initiative personnelle puis l’élargira. Au lendemain des massacres de la place Tien An Men, il se rendra seul à l’ambassade de Chine ; il demandera à être reçu pour porter sa lettre de protestation aux autorités chinoises.

Son combat prendra aussi la forme de l’expertise au service des travailleurs sur les questions de la protection sociale, de la couverture maladie en particulier, domaines dans lesquels il excellait. Mais une expertise doublée de communication et de dialogue avec les bases syndicales : malgré son âge avancé, il fera pratiquement le tour de la Tunisie et discutera avec un millier de responsables syndicaux. Son analyse est limpide, solide, son langage est franc, direct, exempt de démagogie. Il invite les syndicalistes à accepter la réforme de l’assurance-maladie proposée par le gouvernement, mais de conditionner cette acceptation par la mise à niveau des services publics de santé. Grâce à la rigueur de son analyse, grâce à sa force de conviction et à son itinéraire d’homme intègre au service des nobles causes, il convainc. Son intérêt pour les plus pauvres des salariés –les smigards- est permanent : tous les ans, à la veille de la revalorisation du SMIG, chiffres à l’appui, il montre la détérioration de leur pouvoir d’achat et revendiquera pour eux justice.

La solidarité internationale n’occupe pas une moindre place dans sa vie ; elle a été l’un des ferments de son engagement. En 1997, à l’occasion du centenaire du Congrès sioniste de Bâle, il lancera sa déclaration « Aujourd’hui les non-sionistes parlent » qu’il fera signer par des dizaines de grandes personnalités internationales et dans laquelle ils affirment qu’il n’y a pas de « peuple juif », de « nation juive » ou de « race juive » et à la Conférence arabo-internationale de solidarité avec le droit au retour des réfugiés palestiniens et le droit du peuple palestinien à disposer de lui-même d’avril 2006, il enverra sa communication dans laquelle il affirme que « la véritable paix, la tranquillité, la sécurité, la liberté, l’égalité et la justice ne prendront leur place naturelle et légitime dans ce Moyen-Orient agressé, spolié, dominé et occupé par des étrangers, que lorsque la Palestine, de la frontière libano-palestinienne à Eliath sur la Mer Rouge, de Haïfa à Jérusalem, de Tel-Aviv à Jéricho et de Naplouse à Gaza, sera complètement libérée, que lorsque tous les Palestiniens et tous ceux réfugiés dans de nombreux pays du monde, reprendront complètement et totalement possession de tous leurs anciens logements, cimetières, terres, biens divers et administrations publiques ».

On entend dire que Georges est beaucoup aimé des jeunes et des artistes et on se demande pourquoi. La raison est simple : Georges est un amoureux de la vie ; sa vie est une ode à la vie. Toujours de bonne humeur, plein d’humour, il a la pensée en éveil, effervescente. Son regard sur la vie et le monde est vif, subversif et n’a jamais cessé de l’être. Son engagement est bonheur ; sa fidélité à ses engagements de jeunesse totale. Sa confiance en l’avenir de l’homme et en le triomphe de la justice est inébranlable et communicative. L’écouter est un ressourcement. Amoureux de l’art et de la culture ; autant par plaisir que par désir d’encourager les artistes dont il connaît la solitude, il assiste à toutes les premières des créations théâtrales et cinématographiques et, presque systématiquement, à une autre représentation. Il est le premier à se dresser à leurs côtés dès qu’ils sont l’objet de brimades ; il est leur ami.

Et au lieu de s’émousser au fil des ans, le langage de Georges a gardé sa verve et peut-être même gagné en sens de la communication, en sens de la formule. Ses idées sont des idées chocs ; elles mobilisent nos sens parce qu’elles mobilisent les siens, parce que son engagement est passion. « Je suis un communiste ! » dit-il et soudain ce qualificatif anachronique revêt une symbolique romantique : fidélité aux engagements premiers, rêve d’un monde sans exploitation et sans oppression ; « Je suis un Berbère judaïsé » et soudain il nous restitue la Tunisie des profondeurs historiques et son enracinement propre dans cette Tunisie-là ; et exprime, ce faisant, sa démystification de la thèse du « peuple juif comme diaspora des enfants de Canaan ». « Toutes les femmes et tous les hommes de tous les pays qui sont écrasés par les injustices politiques et sociales développées par leurs gouvernants ou par les occupants étrangers sont mes sœurs et mes frères » et voici la solidarité internationale réaffirmée avec des accents lyriques. Et exprimant sa foi en la complète libération de la Palestine, il déclare : « Et si cette conviction s’avérait être une utopie, je préfère mourir avec tout en rêvant ».

Georges est mort insatisfait de n’avoir pas vécu toutes les promesses de son combat et de celui de sa génération, en particulier la sortie de l’autoritarisme et de la peur ; et l’entrée de plain pied dans une vie démocratique et libre. Il est cependant mort comblé, fier de notre indépendance recouvrée et de notre avancée sociale, fier de sa propre contribution aux progrès de son pays et de son peuple, fier des pierres qu’il a posées pour le triomphe de la justice à l’échelle du monde et pour les droits inaliénables du peuple palestinien.

Par ces temps de grisaille et de doute sur notre propre pays, il nous faut être attentifs aux messages et lire les signes d’espoir : la Tunisie et les Tunisien(ne)s ont reconnu en Georges un de leurs héros. Derrière nos ovations chaleureuses et émues chaque fois à l’annonce de son nom publiquement prononcé, il a clairement perçu notre amour et notre hommage à son œuvre à notre bénéfice accomplie. Et Georges en avait à chaque fois le cœur fondu. Parce qu’au crépuscule de sa vie, il recevait la confirmation de l’utilité de celle-ci et des sacrifices qu’il a consentis, notre déclaration de souscription au combat de toute sa vie engagé ; et parce qu’il saisissait, à travers nos frémissements et nos larmes, que nous partageons ses valeurs et ses rêves. Et qu’avec nous, après sa mort, son combat continue.

Mahmoud Ben Romdhane

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