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[marron]Le suicide accusateur[/marron]

dimanche 9 janvier 2011

Latifa Lakhdar

[marron]Nos pensées et nos condoléances les plus attristées vont d’abord à la famille de Mohamed Bouazizi.[/marron]

Ce jeune homme à la fleur de l’âge est mort en grand brûlé. Il aurait survécu en handicapé grave.

Le mal qui l’a emporté est le nôtre, sa douleur et sa souffrance aussi.

Pourtant, ce mal, Mohamed l’a longtemps pris en patience puisque, chômeur comme le sont des milliers de ces semblables, il s’est défendu contre l’inutilité de soi et s’est bricolé-tant que faire se peut- un sens à sa quotidienneté, à défaut d’en avoir un à sa vie.

Militant au quotidien pour vivoter, il n’a pas demandé la lune, ce 17 décembre, juste avant qu’on le pousse à vomir la vie. Mohamed Bouazizi a demandé qu’on lui restitue sa petite charrette de misère, petit symbole de ce qu’il croyait un moyen d’être intégré à sa société.

Fragilisé et torturé par le chômage destructeur de l’estime de soi, Mohamed Bouazizi , refusant en ultime tentative de vivre dans l’exclusion totale, n’aurait, pourtant, jamais pensé à s’immoler par le feu si les représentants locaux de cette autorité en dérive l’avaient écouté et respecté.

Mais le respect politique est chez nous une histoire aussi dure à raconter que l’est ce système frileux qui, durant 23 ans , ne fait que s’écouter lui-même et se regarder en narcisse dans un étang, ne voyant guère que celui-ci se transforme de jour en jour en marécage pourri.

Cette tentative de suicide- que quelques uns, éduqués dans l’indécence politique, jugent « anodine » - est un acte hautement accusateur, et les manifestations qui s’en étaient suivies l’avaient clairement et franchement relayé dans cette accusation.

Accusateur, ce suicide pointe du doigt ces institutions politiques régionales et centrales qui s’acharnent à fonctionner en corps étrangers à la société, quand elles ne lui sont pas hostiles. Par la même froideur hautaine, le citoyen est accueilli quand il sollicite un service dans une administration politique ou dans un poste de police. N’ayant aucun égard pour ses droits et son statut de citoyen -qui, il est vrai, sont de tout temps traînés dans la facticité- ces institutions sont plutôt là pour te rappeler qu’elles ne sont pas une émanation démocratique de ton être politique, mais un corps de régulation médiocre et autoritaire bien au-dessus de toi.

Plus grave : ce suicide accuse ceux qui se profilent derrière ce manquement à la citoyenneté, à savoir le pouvoir politique, son parti et son gouvernement qui, tous ensemble enserrés dans la logique mortelle d’un système autocrate, n’arrivent plus à écouter leur société, après avoir fermé toutes les voies à ses élites et bloqué le fonctionnement démocratique de sa société civile.

Il accuse encore plus gravement la corruption, qui s’enracine en réseaux et qui s’érige en système au sein d’un Etat et d’une économie qui n’ont de transparence que pour ceux qui les détiennent et qui ,en l’absence de tout mécanisme de contrôle démocratique, se laissent traverser et pomper au nom du principe de « l’Etat, c’est moi », par un familialisme avide de richesses, d’affaires et d’argent comme ne l’a jamais été l’Etat tunisien, de toute son histoire.

Ce suicide accuse enfin l’état défaillant infligé à notre liberté, et il ne nous reste qu’à le saluer à la manière de Sénèque le stoïcien, comme l’acte ultime d’un homme libre.

Latifa Lakhdar

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