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Ramadan :

Ces stores à demi baissés qui ne nous font pas honneur !

samedi 27 septembre 2008

[vert fonce]Ramadan est le mois du jeûne, de la famille, de la télévision tunisienne et des longues veillées entre amis. Il est aussi, hélas, le mois où se multiplient des phénomènes beaucoup moins sympathiques qui sont révélateurs du véritable malaise que vit la société tunisienne qui n’en finit pas de végéter dans une semi-modernité.
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Parmi ces phénomènes, il en est un qui nous interpelle et qui mérite qu’on s’y attarde quelque peu. Il s’agit de la manière dont se présentent, durant le jour, les rares commerces qui offrent à boire et à manger. Un grand effort est déployé pour passer inaperçu, pour se cacher ou, plus exactement, pour cacher à la vue des passants, ses propres clients, en collant cartons et journaux aux vitres ou, mieux encore, en baissant les stores de manière à ce que ne soient visibles que les jambes de ceux qui les fréquentent.

Cette dernière disposition illustre à la perfection tant l’état d’esprit de celui qui ne jeûne pas que sa perception par la société. Car pour accéder à son café ou à sa cigarette, le client doit d’abord se courber, comme pour mieux avouer sa faute, sa mauvaise conscience et comme si la société voulait lui rappeler, par cette gymnastique qu’elle lui impose, l’idée que fumer ou boire n’a plus rien de naturel, bien au contraire ! C’est ce sentiment de culpabilité qui pousse sans doute le client à accepter, sans rouspéter, des majorations – légales ? – allant jusqu’à 50% des prix des boissons. Tout cela fait que ces lieux sont loin de ressembler à des espaces de liberté où l’on vit dans la sérénité ses propres convictions. Ils rappellent, plutôt, des ghettos où les bien-pensants expulsent les déviants et les obligent à s’y réfugier comme des bêtes traquées.

Cette exclusion de ceux qui ne jeûnent pas de l’espace public appelle quelques observations. Elle révèle, d’abord, l’extraordinaire hypocrisie sociale dans laquelle nous baignons et qui atteint son paroxysme durant ce mois saint et dont les principes sont : « Vous pouvez ne pas jeûner, mais gare à le faire en public. Vous pouvez être très nombreux à ne pas jeûner, mais il ne faut pas que vous soyez visibles ». Les apparences doivent être sauves et tout doit tendre vers l’état idéal. En somme, on n’est pas loin du « cachez-moi ce sein que je ne saurais voir » de Tartuffe, même si, en l’occurrence, c’est un supposé dit du prophète qui est appelé à la rescousse qui stipulerait que ceux qui enfreignent les principes de la religion doivent se cacher.

Ensuite, cette exclusion des « déviants » de l’espace public, le jour, se double, le soir, d’une réappropriation (au propre comme au figuré) de cet espace par la « normalité » religieuse à travers l’exercice du culte. On en veut pour preuve l’invasion des trottoirs et parfois de la chaussée – au grand dam des automobilistes – par les prieurs du soir et la transmission de la prière des centaines de mètres à la ronde par haut-parleurs interposés. C’est comme si on voulait, par ces démonstrations et par cette « reconquête » de l’espace public, retrouver, le temps d’un mois, une société homogénéisée et « purifiée », conforme au modèle, à l’utopie. Bref, tout doit être mis en œuvre pour que règne l’ordre normalisé.

Ainsi, cette ghettoïsation de tous les « non conformes au modèle standard » pose-t-elle de manière aiguë la question de l’état de la tolérance chez nous, de notre rapport à la différence et à l’altérité. Il est évident, à ce niveau, que la société tunisienne a du mal à accepter l’autre la différence (voir l’attitude de notre société à l’égard des noirs, par exemple)et que le Tunisien affiche, en toute bonne conscience, une intolérance foncière, pour ne pas dire une nette tendance au totalitarisme. Il y a là, à l’évidence, un retard philosophique indéniable dont il faut impérativement prendre conscience pour tenter de le combler.

Mais, au-delà de la question de la tolérance, ce phénomène pose celle, plus profonde et plus grave, de la citoyenneté. Autrement dit, les Tunisiens se perçoivent-ils, d’abord, comme les citoyens d’une République, quelles que soient leurs convictions et leurs pratiques sociales, politiques et religieuses, ou bien comme les membres d’une communauté de croyants ? Quel est le référent qui prime, en fin de compte ? Poser cette question, après plus de cinquante de République, pourrait sembler tout à fait farfelu. Mais, au vu des faits relatés plus haut, on ne pourra pas en faire l’économie.

D’autant plus que cette « normalisation » de l’espace public constitue un contraste frappant par rapport aux années soixante et soixante-dix. Certes, cette poussée conservatrice a sans doute des causes sociologiques. On peut citer, pêle-mêle, l’importance de l’exode rural, la semi alphabétisation de larges couches de la population et l’influence croissante des médias des pays du golfe distillant leur vision de la religion et de la société. Mais il nous semble que la responsabilité du politique est sérieusement engagée. Car seul un pouvoir aux options résolument modernistes est à même de protéger l’espace public de toute tentative d’annexion et de faire œuvre de pédagogie en vue de combler ce retard philosophique – et politique – qui nous handicape.

Malheureusement, le pouvoir semble loin de vouloir s’engager dans une telle voie. Il donne l’impression, au contraire, notamment par sa politique en matière d’audiovisuel et bientôt en matière de finance, de continuer à faire de lourdes concessions aux courants les plus conservateurs de la société. Et cela ne se fait pas sans de gros risques pour la république.

Baccar Gherib

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