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Les revenants

vendredi 10 décembre 2010

Farouk Ben Miled

C’est une lecture du temps où nous portions des culottes courtes.

Une histoire qui nous terrorisait.

Cela s‘est passé il y a une quinzaine de jours dans une libraire de la banlieue nord, de bonne facture, bien décidée à faire parler quelques « revenants ». Bonne idée. J’adhère .Un ancien ministre de Bourguiba parmi ceux qui ont duré, un cacique qui s’est pris de passion pour notre histoire récente, même tronquée.

Seulement voilà ! Peu d’entre nous ont été convaincus. Il manquait ce je ne sais quoi qui fait qu’on y croit spontanément, bien que notre orateur se soit défendu d’être un historien.
I
l nous a affirmé mordicus qu’il voulait seulement témoigner.

Rien que cela !

Le rythme était saccadé, hésitant, les mots, même recherchés, étaient banals , peut- être tristes, en tous les cas peu pertinents, malgré une gestuelle quelque peu péremptoire .

C’est peut-être idiot, mais j’avais l’impression de rouler dans une vieille guimbarde sur une piste cahoteuse du Cap Bon. Allez comprendre !
Ça va encore, jusqu’au moment où le gravissime mot TRAHISON a été prononcé… et immédiatement récusé ; d’autre « non dits », ainsi que des silences plutôt éloquents.

A la surprise générale, on nous apprend, en particulier, l’étrange marchandage sur la borne 233 et sa conclusion peu glorieuse. On se croirait à l’époque où Bonaparte s’était débarrassé de la Louisiane contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Notre orateur, après avoir été aussi longtemps au pouvoir, se défend derrière des : « c’était le système ». Trop facile !

Il a sans doute oublié qu’il en a été un des ardents artisans.

Il se regardait lui- même, étant persuadé que c’était ce qu’il y avait de mieux , et cela suffisait à se légitimer, ignorant au passage les frustrations de toute une génération, longtemps grugée, à saturation…
Plus grave encore, il rejette toute la responsabilité sur Bourguiba et la présidence à vie, adoptée à l’applaudimètre au congrès de Monastir où il a été pourtant un des acteurs.

En faisant le grand écart sur l’histoire de la première moitié du vingtième siècle, il attribue aux seuls Bourguiba et son parti la création de la nation tunisienne. Un peu gros ! Oubliant ou ignorant que celle-ci a 3000 ans d’histoire, et que bien des Tunisiens ont connu les geôles de l’occupant avant notre héros.

Celui-ci, certes un leader, a quand même confisqué pour son compte une partie du mouvement national. Heureusement, quelques zélés fonctionnaires de police coloniaux n’ont pas manqué de témoigner.

Drôle d’époque, où notre histoire nous est relatée par des flics étrangers !

Des photos d’époque nous prouvent aussi cette contre- vérité.
Là- dessus, au moins, nous sommes arrivés à faire dire à notre invité que notre histoire récente reste à écrire dans sa totalité par nos propres historiens, et analysée avec toute la rigueur scientifique .

De ces réminiscences , une énumération de souvenirs, d’anecdotes, plus ou moins confirmés par quelques nostalgiques personnalités présentes , des propos rapportés, quelques fausses interrogations et des surprises feintes, difficilement crédibles de la part d’une personne qui a été à la tête d’un ministère de souveraineté .
L’important est que certains dessous commencent à apparaître, et il était temps !

Derrière une objectivité affectée et tardive, derrière une sémantique politique à la rhétorique obsolète, apparaissent de vieux reflexes à la vie dure, parfaitement rodés par l’appareil d’un parti à sens unique, et qui n’en finissent pas de finir.

Peut-être est-ce là un conflit de générations, ou encore une farce du temps, ou alors de l’âge, tout cela sur fond de blanchiment politique :

Qui sait ?

C’est ça le charme discret des ministres de Bourguiba.

Farouk Ben Miled

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