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Hommage à Mohamed Arkoun : Les grands penseurs meurent, leurs idées demeurent

dimanche 26 septembre 2010

Mohamed Chérif Ferjani*

En cette année 2010, quatre grands penseurs du monde musulman, qui ont plaidé pour un maximum d’ouverture des études islamiques sur les apports des sciences humaines et sociales nous ont quittés : l’Egyptien Nasr Hamid Abou Zayd, le Marocain Mohammad ‘Âbid Al-Jabirî, le Koweitien Ahmad al-Baghdadi et le Franco-algérien Mohamed Arkoun.

J’ai eu la chance d’être un étudiant de Mohamed Arkoun, dont je garde le souvenir d’un grand maître invitant ses étudiants à la curiosité et à la prise en compte “des interrogations et des curiosités sans cesse renouvelées des sciences de l’homme et de la société.” (M. Arkoun : Ouverture sur l’islam, J. Grancher, Éditeur, 1989). Il a toujours cherché à intégrer les apports les plus novateurs de ces sciences, non seulement à l’étude de la culture profane des sociétés musulmanes, mais aussi, et surtout, aux travaux consacrés à la religion, dont il disait, dans le même ouvrage, qu’elle était “totalement abandonnée à ses manipulateurs, aux gestionnaires du sacré et à ses innombrables consommateurs.” .

La démarche de Mohammed Arkoun prenait à contre-pied aussi bien l’esprit apologétique qui a toujours dominé le discours que la plupart des musulmans ont sur leur culture, et en particulier sur la religion, que ce qu’il appelait l’islamologie classique, dont il contestait l’approche “descriptiviste” sacrifiant “l’analyse critique des discours” au “souci de transposer en langues européennes les idées et les systèmes développés par les auteurs musulmans” (Ibid) . Il reprochait aux uns et aux autres leur parti pris privilégiant “l’implacable solidarité entre l’État, l’écriture, la culture savante et la religion officielle” (Ibid), aux dépens de la prise en compte des faits religieux dans leur complexité et leur diversité.

Il va sans dire qu’une telle démarche n’était pas pour lui attirer la sympathie de tout le monde. Si, du côté des orientalistes et des “maîtres” de “l’islamologie classique”, les réserves et les critiques sont restées dans les limites de la controverse scientifique, avec des procès d’intention plus ou moins voilés, il n’en était pas de même du côté de la plupart de ses contradicteurs musulmans.

En effet, l’entreprise de M. Arkoun et son intention affichée d’entreprendre une œuvre de “déconstruction”, de “démythologisation”,et de “démystification” de tout ce qui a été sacralisé depuis des siècles afin de l’imposer comme le cadre infranchissable et exclusif du savoir, de la pensée et de la conduite des musulmans, ne sont pas du goût de tout le monde. Accepter une telle démarche implique des ruptures traumatisantes pour des consciences encore engourdies par une longue nuit de décadence qui n’en finit pas de finir. En effet, les réformes et les révolutions entreprises depuis bientôt deux siècles n’ont pas réussi à dissiper définitivement les ténèbres de cette nuit. Chaque fois que les musulmans croient en être sortis, de nouveaux développements viennent les y replonger. Le spectacle qu’offrent aujourd’hui les sociétés musulmanes après les lueurs éphémères des indépendances, des constructions nationales, montrent l’importance des obstacles qui continuent à entraver les efforts du monde musulman pour sortir de son “ancien régime”.

L’entreprise de M. Arkoun, dans ce contexte, prenait les dimensions d’une subversion insupportable. Elle l’exposait aux foudres des “gardiens des orthodoxies”, des anciens et des nouveaux “barbus” et/ou “enturbannés”.

L’interdiction de la plupart de ses livres traduits en arabe par les autorités d’El-Azhar montre à quel point sa démarche gênait “l’ordre établi”, dans le carcan duquel on cherche encore - par tous les moyens - à maintenir la pensée et les sociétés musulmanes. Ces autorités semblent vouloir rivaliser avec les courants islamistes les plus intégristes ... sur le terrain de l’inquisition ! Ceux-ci l’ont déjà condamné, et l’un de leurs ténors, M. Ghazali, est allé jusqu’à lui interdire de prendre la parole dans son propre pays, l’Algérie, exigeant de lui qu’il prononce d’abord ... devant “sa majesté”, la profession de foi qui lui permettrait, peut-être ! de réintégrer la “communauté” !

Mais les “manipulateurs du sacré” que sont les “gardiens des orthodoxies” et les islamistes, ne sont pas les seuls, dans le monde musulman, à s’inquiéter des effets d’une démarche comme celle de M. Arkoun. Les “politiques” et les “idéologues” populistes, qui cherchent dans le sacré un moyen de combler leur “déficit de légitimité”, sont eux aussi très méfiants à l’égard d’une démarche dont l’un des objectifs déclaré est précisément la désacralisation de l’idéologie et du politique.

Comme d’autres grands penseurs avant lui, Mohamed Arkoun n’est plus de ce monde ; mais ses idées continueront à éclairer les pas de celles et ceux qui continuent le combat pour le triomphe de la liberté et de la raison sur le despotisme et l’obscurantisme.


* Mohamed Cherif Ferjani : Professeur à l’Université Lumière-LYON II, auteur de travaux sur l’islam, le monde arabe et les effets de la sédentarisation de communautés musulmanes dans les sociétés sécularisées de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

Il a publié Islamisme, laïcité et droits de l’Homme, L’Harmattan, Paris 1991.

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