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Témoignage sur Mohamed Arkoun :

Professeur Hamadi Rdissi : Arkoun, tel que je le vois

dimanche 26 septembre 2010

Le décès du penseur Mohamed Arkoun a été reçue avec beaucoup d’émotion par les milieux intellectuels et universitaires, en France et, surtout, dans les pays du Maghreb, qui perdent en lui un de leurs plus brillants penseurs rationalistes, avec Abed Jabri.

Nous publions ici deux réactions à cette disparition, par deux spécialistes de la pensée islamique, qui ont tous les deux connu personnellement le disparu : les professeurs Hamadi Redissi et Cherif Ferjani. On trouvera dans la partie en langue arabe de ce numéro le témoignage d’un autre grand spécialiste : le professeur Abdelmajid Charfi.


Hamadi Redissi*

J’ai connu Mohamed Arkoun dans les années 80. Je l’avais beaucoup lu. Et puis je l’ai invité, avec quelques compères à travers la défunte OROC (Orient Occident), au colloque « L’individu au Maghreb », organisé en 1991 à Beit al-Hikma, aux temps glorieux de Beschaouch, aujourd’hui cadre de haut rang à l’UNESCO. Arkoun avait aimablement accepté de venir (pour le colloque et la présentation du livre) et de préfacer ensuite le livre L’individu au Maghreb, non sans réserve sur la catégorie d’individu. Elle lui semblait ne plus correspondre à l’équipement intellectuel des sciences humaines. Il était ainsi fait, tout submergé par la pensée post-68 : Foucault, Derrida, Lévi-Strauss et le reste. Effet discursif de la Sorbonne, dont il gardera toute sa vie une nostalgie méthodologique à toute épreuve. Il a siégé également dans le jury de ma thèse de doctorat d’Etat en sciences politiques sur La modernité dans la pensée arabo-musulmane, sous la direction du philosophe Luc Ferry.

Je me rappelle avoir consacré une section comparative entre son concept de raison islamique et celui de raison arabe de Jabri. Il m’avait écrit une lettre déniant toute parenté : la raison arabe, il n’en voyait pas la raison ! La raison islamique si ! Il a été très élogieux durant la soutenance à laquelle il avait apporté une hauteur de vue qui ne lui a jamais fait défaut : il était éloquent, captivant et intarissable. Il parlait d’ailleurs mieux qu’il n’écrivait, et ses livres, ardus pour le lecteur ordinaire, ont été publiés dans des maisons d’édition sans prestige. Il se plaignait lui-même de la mauvaise édition de ses écrits, y compris des fautes typographiques. Il souffrait plus d’être mal compris. Les interviews qu’il multipliait inlassablement, en revanche, étaient pédagogiques et instructifs. C’était un professionnel des rencontres. Voyageur infatigable, il sillonnait le monde, exposant son système, souvent actualisé au gré des conquêtes de l’esprit, et parfois des dernières parutions savantes. Ses livres aussi. C’était une manière également de compenser le peu d’étudiants inscrits dans les études islamiques à la Sorbonne, comme il me l’a confié et comme j’en étais témoin moi-même lors d’un déplacement à un de ses cours.

A un certain moment, nous étions très liés. OROC a organisé également des Journées d’hommage à son œuvre. C’était lui qui avait dressé la liste d’invités. Le gratin de l’islamologie était présent, de Claude Gilliot à Andrew Rippin et Robert Lee (qui a publié en anglais un livre entretien avec Arkoun) et j’en passe. Les travaux volumineux ont longtemps traîné dans mes tiroirs et n’ont malheureusement pas été publiés, faute de moyens financiers, dont il ne s’est guère inquiété non plus. A cette occasion, j’avais tout lu de lui. J’ai donné à la revue Arabica (la revue qu’il dirigeait) une contribution sur son œuvre, mais elle n’a jamais été publiée. Et puis je ne l’ai plus relu. J’ai reçu un courrier de lui se plaignant que je ne l’invitais plus. Et enfin je ne le voyais plus que dans des rencontres organisés par d’autres. Il était toujours fort aimable, discret et parfois ironique.

C’était une star de la pensée, sollicitée à un point tel qu’il avait peu de temps pour autre chose que parler en premier en conférence plénière et réécrire le livre de la raison islamique. Tout le contraire d’un intellectuel engagé, il n’avait aucun goût prononcé par la politique, et je ne l’ai jamais vu se passionner pour une cause ou souffrir le martyr pour la souffrance d’autrui.

Arkoun a beaucoup compté dans ma formation. Pourquoi est-il important ? Ceux qui étaient familiers de la pensée occidentale trouvaient dans son appareillage théorique des clefs méthodologiques pour comprendre d’une manière distanciée la pensée islamique. Et ceux qui sont mal informés sur l’histoire de la pensée islamique comprenaient qu’il y a tant à faire pour se familiariser avec cette pensée. Son grand coup théorique a été La critique de la raison islamique. Le titre est kantien ,mais son support théorique était la pensée de la différence (Foucault et Derrida).

Le livre est critique, mais le titre plait aux Arabes narcissiques : imaginez Critique de la déraison islamique ou arabe ! Arkoun (comme Jabri) aurait eu un flot ininterrompu de répliques et fut définitivement « exclu » du champ de la pensée. L’islam aime la critique, mais interne, et Arkoun le savait. Il s’adossait néanmoins sur les dernières créations de la pensée occidentale pour torpiller la pensée classique. Sa thèse de doctorat sur l’humanisme classique est excellente : l’Adab à l’âge classique est une littérature universaliste qu’Arkoun regrette à juste titre.

Mais il ne croyait pas à son pendant moderne, la pensée des Lumières, qu’il pensait supplantée par les sciences humaines. Il avait aussi inventé son propre langage : COC (Corpus officiel clos), HV (Histoire vérité), Ht (Histoire terrestre)… Il multipliait les instances de lectures : l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, la sémiologie, la linguistique… Sa pensée était programmatique : il indiquait les pistes de recherches, « ce qu’il faut faire » du point de vue de telle ou telle discipline. Il n’a probablement pas eu le temps de mettre en œuvre son propre agenda, qu’il a esquissé souvent dans des articles réunis dans des livres réédités et traduits en arabe par Hachem Salah, son exégète.

Indiscutablement, son talent est inégalable. Et sa pensée puissante. En revanche, son succès (autant que celui de Jabri) illustre l’attrait de l’esprit islamique pour le schéma et la pensée systématique à même de fournir une explication globale et définitive au désarroi des musulmans. De ce point de vue, Arkoun est notre contemporain. Il rassure en fournissant une mythologie rationnelle à un islam contrarié. Et sa pensée a encore de l’avenir. Car ce n’est pas demain que les Nietzschéens, armés de vrais marteaux, auront raison de la raison islamique.


*Hamadi Rédissi : Professeur à l’Université de Tunis.
Il a publié notamment :

- Les Politiques en Islam : Le Profète, le Roi et le Savant (Paris L’Harmattan 1998)
- L’exception Islamique (Tunis, CERES , 2005)

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