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La grille TV du Ramadan

Observations d’un téléspectateur ordinaire

samedi 13 septembre 2008

Mehdi Ben Jemaa

Une grillade « très mixte, cuisson à point » !

[bleu marine]Une des belles particularités du mois de ramadan, c’est qu’il règle les pendules de tous les tunisiens à la même heure et les réconcilie, par voie de conséquence, avec la production télévisuelle nationale. N’étant pas un critique de télé et ne voulant point m’improviser comme tel, je me permets de vous livrer quelques impressions récoltées auprès d’un échantillon plutôt représentatif de téléspectateurs. [/bleu marine]

Outrepassant la boulimie publicitaire frisant l’indigestion, il ressort que le désormais bien installé sitcom Choufli hlal… pardon, « hal », le nouveau et le très controversé feuilleton mektoub, la causerie ramadanesque à la sauce de l’Imam Mohamed Machfer,
la saga historique Abou Jaafar Al Mansour et enfin, l’émission humoristique romdhane fi houmetna affichent un pic de l’audimat. Le restant de la grille TV étant resté en l’état, c’est-à-dire figé comme au courant de l’année (le journal de 20h inclus), je m’en tiendrais à ces programmes lourds de (non) sens, tout en prêtant une attention particulière au feuilleton phare de TV7 Mektoub et à la causerie quotidienne de l’Imam Mohamed Machfer.

Mektoub ou Mekboub ??

Ce feuilleton suscite des réactions souvent mitigées aussi bien dans les cafés que sur la blogosphère et fait couler beaucoup d’encre ; tous les journaux en parlent. Aspect technique et évaluation des acteurs mis à part, ceci n’étant pas de mon ressort, je n’aborderai la question que d’un point de vue fondamentalement social. D’un côté, on note l’attitude « schizophrénique » du spectateur tunisien outragé et indigné, mais toujours cloué, jusqu’à la crampe, devant sa télé à s’auto-flageller devant des programmes destinés à lui donner l’urticaire. D’un autre côté, on voit à peine le « génie » caché du jeune producteur, qui fait exploser les audiences. La success story de sa maison de production est largement soutenue par un réseau privé… de rien.

Concernant cette production dramatique on relève que les critiques récurrentes sont : mièvreries, scénario quasi ordurier, postures et situations scandaleuses, faiblesses techniques et autres piques lancées à l’égard de certains jeunes acteurs jugés sévèrement quant à leurs prestations. Et paradoxalement, ceux-là mêmes qui déversent leur batterie de missiles anti « mektoub », sont ceux qui ferment leur GSM et se barricadent chez eux pour le regarder en toute quiétude. Toutes sortes de justifications, balourdes et puériles, sont alors affichées : pour nourrir les discussions, pour découvrir un pan de la société tunisienne, pour comprendre nos droits, pour ne pas être le seul à ne pas l’avoir vu, etc...

Pour ce qui est des attaques et des approches moralisantes vues ici et là, c’est tout simplement de l’hypocrisie sociale dans sa plus parfaite illustration. Pour s’en rendre compte, il faut juste ouvrir les journaux locaux et leurs fameuses pages « faits divers » pour contempler le paysage : adultère, procès en reconnaissance de paternité, grosses prises et de multiples condamnations en matière de trafic de stupéfiants, vols, rackets et j’en passe… Faire croire au Tunisien que le quotidien des Tunisiens est un long fleuve tranquille où il n’existerait ni problèmes de comportements ni phénomènes de délinquances, c’est s’ériger en parangon de la vertu ou, tout bonnement, faire preuve d’une tartuferie insupportable.

Ce feuilleton, pure fiction, est un peu un « Dallas » ou un « Chateauvallon », toutes proportions gardées, bien sûr, ou encore une des « Telenovelas » façon brésilienne ou mexicaine avec quelques années de retard, quelques décors en moins, quelques costumes et maquillage… C’est dire la banalité de la question. D’où le génie du jeune producteur Sami Fehri toujours prompt à copier les concepts.

De fait, ce dernier, après avoir réussi à présenter et à produire des émissions de jeux qui cartonnaient un peu partout de par le monde, s’est mis à la production de feuilletons et si l’on se réfère à l’audience enregistrée, il a encore réussi son pari… Une grande réussite, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, mais elle n’est pas pour plaire à tout le monde et pas uniquement pour les quelques jaloux malintentionnés. Ainsi, certains pourraient-ils légitimement se sentir lésés et donc forcement en colère contre cette production. Au premier chef, nos scénaristes et réalisateurs qui sont tout aussi capables d’autant d’audace et de prouesses techniques si l’agence de la promotion de la production audiovisuelle venait à leur consentir ne serait-ce qu’une part de moyens et de liberté dans les scenarii. Production privée me diriez-vous !! Soit. Mais jamais une boîte n’a eu un boulevard aussi large ! Décaler Choufli hal, le sitcom qui réunit une population de 7 à 77 ans pour installer le feuilleton

Mektoub en prime time contre toute logique économique ! En procédant ainsi, la direction de l’ERTT a administré la preuve que certains avaient les bras très longs et qu’au total, le spectateur tunisien, enfants compris, n’avait le choix que de suivre ce feuilleton, combien même il réclamerait sa série culte. Et par mesure compensatoire, la série passe deux fois à la place d’une, mais à des horaires impossibles pour la plupart des gens.
Cela se rapportant au spectateur lambda, mais que penser de l’aversion des critiques « professionnels » ? L’un d’eux, poussant le professionnalisme jusqu’au bout, a suivi le premier épisode puis le second jour de ramadan ne voyant pas venir le feuilleton à l’heure où il fut projeté la veille, il conclut à sa suppression, rédigea un papier incendiaire, l’envoya au journal et fila au café retrouver ses copains pour une partie de cartes. Le lendemain, le billet fut publié et ce n’est que plus tard qu’il s’aperçut qu’il y’a eu tout simplement un changement d’horaire. Bel exemple de rigueur journalistique !

La causerie religieuse en mode In !

Dans un autre registre, mais tout aussi controversé, j’aborde la causerie religieuse de l’Imam de la mosquée el Moez sise quartier Menzah 1, prédicateur fort connu par les fidèles de la radio « Ezzitouna ». Son émission quotidienne diffusée juste au moment de la rupture du jeune, forcément regardée par le plus grand nombre parmi la communauté des croyants, constitue une rupture claire avec les modèles classiques d’émissions religieuses.

Aussi bien sur la forme que sur le fond, l’Imam « Star » s’est constitué un style propre à lui ; « à l’américaine » pourrions-nous avancer. Détendu et décontracté, moderne par l’accoutrement, même si tradition oblige, il garde une chechia, l’Imam, par le recours aux sourates du Coran et les hadiths du prophète, renseigne la communauté des croyants sur moult sujets relatifs à la foi et principalement aux cinq piliers de l’islam.

Le recours au dialecte local et quelques fois à la langue de Molière, la référence à des formules familières et le souci pédagogique par la simplification des concepts et des termes, rencontrent un succès indéniable auprès des téléspectateurs. Ces derniers étant pour la plupart, peu à l’aise avec les rigueurs de la langue et souvent peu cultivés en termes de texte de références de l’Islam.

Malgré ce succès populaire certain, on note un regard extrêmement sévère des puristes n’intégrant pas l’association : légèreté et sacralité. D’ailleurs, cette controverse fait largement débat au sein de la communauté des facebookeurs où un groupe « pour » et un autre « contre » se sont constitués autour de la prestation de l’Imam In. La discussion est donc engagée et même dans ce domaine, comme tout autre, chacun est libre d’apprécier ou de glisser son doigt sur le bouton de la télécommande.

Pour ma part, je préfère de loin écouter Olfa Youssef parler d’Islam. Ceci pour une double raison. D’abord pour sa maîtrise du sujet tout en étant agréable et bonne pédagogue, ensuite parce que quand je vois une femme professer en matière de religion, je ne fais qu’adorer encore plus mon pays et sa modernité.

Enfin, je ne saurais terminer cet article sans saluer notre concitoyen Chawki Mejri qui ne cesse de capter l’audience des téléspectateurs arabes. Après « les fils d’Arrachid » l’an passé, le voici réalisant deux productions de grande qualité « Abou jaafar Al mansour » et une saga autour de la grande cantatrice « Asmahane ». Quand on pense au refus de départ de lui accorder une subvention pour le film « Le royaume des fourmis », l’on ne peut que s’indigner de tous les tracas que rencontrent nos créateurs et appeler les autorités compétentes à les soutenir sans réserves.

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